Interview OBF & Shanti D

obf

(photo par Vincent Besson)

“le reggae c’est une histoire. Le sound system c’est une histoire qu’il faut raconter.”

Interview avec OBF et Shanti D avant leur session à Aix pour la fête de la musique 2013.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers le reggae et pourquoi vous avez décidé de monter votre propre sono ?

Rico: Alors, on a commencé aux alentours des années 2000 sérieusement à acheter des vinyles. Et du coup ce qui nous a influencé c’est la scène alternative Genevoise. C’est grace à elle qu’on a commencé à connaitre ce milieu, celui du reggae, du sound system, et du dancehall et du dub anglais, grâce à certaines personnes, acteurs du milieu reggae. Comme Asher selector et Cultural Warriors qui organisait des soirées dans des squats, un milieu qui était très actif avant à Genève. Donc c’était des soirées avec des prix très attractifs, des boissons pas chères, plein de gens, des sounds systems, une bonne ambiance. Du coup on était toujours dans ce genre d’endroit, et à chaque fois c’était soirée reggae-sound, donc l’immersion a vraiment commencé dans les caves des squats à Genève.

Guillaume: Qui n’existent plus d’ailleurs…

Et du coup, les squats, au niveau gestion et tout ça, c’est quand même proche des raves et des free. Est-ce que il y des ressemblances entre les free et la scène reggae ? Et est ce qu’il y a de grosses différences aussi ?

Rico: La ressemblance entre le mouvement free et les sound systems reggae, c’est que les gens se retrouvent unis, ensemble, pour un but : le plaisir de pouvoir danser sur la musique, avoir un niveau sonore approprié au type de musique qu’on écoute, et d’avoir la liberté de s’exprimer comme on veut sur le dancefloor.

Au final c’est vraiment à voir avec l’autonomie en fait ?

Rico: A Gèneve, il y a 10 ans, c’était vraiment beaucoup de soirées autogérés, ouais. C’était l’autogestion qui primait à Genève.

Et au niveau différences ?

Rico: Bin il y a la drogue dure en moins dans les soirées reggae. Et autrement, eh bien les Bpm.

Guillaume: et aussi il y a le côté identitaire par rapport à la sono qu’on utilise. Du coup la sono fait son identité, et donc les gens viennent voir ceux qui jouent et aussi pour écouter leurs sono. Et c’est ce qui fait l’identité du son quoi.

Donc l’identité d’un sound ou d’un collectif c’est ça sono ?

Guillaume: Voilà, c’est la sono, vu que c’est son instrument.

Rico : Mais il y a le crew aussi, les sélections.

Guillaume : c’est ce qui rapproche les deux milieux, c’est ce côté « home made », autogestion.

Depuis un petit moment vous jouez un peu de partout, mais surtout en Angleterre. Vu que c’est on va dire le 2e point de naissance des sounds reggae – est ce que vous avez remarqué une différence entre la scène UK et la scène française ?

Rico: Bin les Anglais ont plus eu une éducation depuis les années 70, avec tous les exilés Jamaïcains qui sont venues en Angleterre. Donc les Jamaïcains ont amenés cette culture. Donc les anglais, depuis 40 ans, même plus avec le lovers rock et tout, ils ont baigné dedans depuis plus de 40 ans.

Alors qu’en France c’est arrivé que plus tard – début des années 90 avec les Bordelais. Avec Manutention par exemple qui avait fait venir Jah Shaka. Et à Genève c’était pareil, c’était beaucoup de groupes reggae qui venaient dans les années 80, fin 80. Et le début des sounds system est venu dans les années 90.

Mais en même temps, en France aujourd’hui il y a beaucoup plus de sounds qui se développent. On peut presque dire que la France dépasse l’Angleterre.

Guillaume : Les anglais commencent presque à dire que la scène dub aujourd’hui est en France, plus que chez eux. Parce que aussi chez eux c’est de plus en plus dure de jouer avec sa sono, peu de salles acceptent les sounds system à cause du niveau sonore élevé, etc…
Aussi il y le côté un peu plus nouveaux ici en France.

Rico : ouai c’est ça – il y plus d’euphorie en France. En France, j’ai l’impression que le dub est beaucoup plus ouvert, le public  est beaucoup plus large.

Guillaume : ça nous arrive de rencontrer des punks, des fana d’électro, de tout. En Angleterre tu vas a une danse roots, tu auras probablement que des ‘roots’.

C’est intéressant que vous disiez ça. Jerome [des mungo’s hifi] me disait justement qu’en France ils ne peuvent pas jouer les même choses qu’ils jouent chez eux à Glasgow. A leurs soirées ils passent de tous, dub, dubstep, dancehall… et ça, ça ne passe pas trop en France.

Rico : bin, ça dépend dans quelles soirées. Mais c’est vrai que dans certaines soirées en France les gens ne connaissent rien, donc c’est le travail du sound de leur faire une petite éducation avec des morceaux qu’ils connaissent. Les amadouer comme ça, et après tu peux expérimenter.

Par rapport à la musique encore, vous avez tendance jouer plus du steppa, du dub on va dire électro. Est-ce qu’il y a une différence en terme de message ou d’ambiance entre ce que vous jouez et les productions plus ‘roots’ comme Aba Shanti par exemple ?

Guillaume : La base est même. Apres on a un différend message qu’Aba Shanti. Aba Shanti est un rasta, il prône le rastafarianism, ce que nous on ne prône pas forcement.

Et du coup s’il y a un message à passer à vos soirées, qu’est-ce que c’est ?

Rico : Eh bien nous c’est vraiment le message militant. Avec la pression que l’on subit en ce moment avec le system,  nous on absorbe tout ça tout au long de l’année, on le retranscrit dans nos soirée avec justement des morceaux plus ‘hard’, steppa, des lyrics plus militant, anti-system, ou des lyrics qui simplement expriment la vie de tous les jours.

Donc c’est quand même très politique.

Guillaume : c’est politique, social – tout.

Pour vous comment se passe une bonne session ?

Rico : c’est de commencer avec des gros révival des années 70, roots radics. Des mic-man qui défoncent le micro, les gens qui s’ambiancent sur le dancefloor, qui ‘whine’ ; et puis après passer à des musiques plus actuels.

Guillaume : le public fait beaucoup – il joue beaucoup.

C’est vrai que les sessions reggae sont différentes d’un DJ set traditionnel ou le DJ fait son set et puis part. Il faut parler avec son public.

Rico : ouai, le reggae c’est une histoire. Le sound system c’est une histoire qu’il faut raconter.

Guillaume : C’est surtout que souvent les gens ils ne connaissent pas. Ils arrivent et ils voient ce côté physique de la chose, le son fort, on est au sol – alors souvent les gens en France ne nous regarde pas forcement, ils regardent plutôt les enceintes. Ça c’est aussi la culture qui vient du mouvement techno : les gens viennent pour être devant le mur. En Angleterre ça tu le retrouve pas forcement, les gens sont vers ceux qui jouent. C’est différent, une différente éducation.

Dans une des interviews que j’ai faites récemment d’un sound qui vient on va dire du milieu techno-free parties. Et il disait que le milieu reggae commence à être un peu comme le milieu techno : victime de son succès.

Rico : Ouai, enfin ça dépends quelles soirées. Il y a des soirées qui sont typées plus vers le roots reggae qui attirent plus un publique de connaisseur, et d’autres soirées reggae qui sont un peu plus ouvert on va dire. Mais c’est vrai que les gens aiment de plus en plus se retrouver dans les soirées reggae, mais pourquoi ? Parce qu’il y a une bonne ambiance, il y a une bonne vibes. Il n’y a pas de prise de tête, les gens ne sont pas sur-défoncés. Ils viennent pour la musique quoi, il y a ça qui prime. Le gens viennent pour la vibes quoi.

Guillaume : C’est le son aussi. Avec le sound system il y a aussi le côté beaucoup plus lourd du reggae qu’on ne connait pas forcement en écoutant chez soi. Ça se joue normalement comme ça, la basse tu dois la ressentir à l’intérieur de toi, c’est ce qui fait danser.

Aussi niveau musique, vous jouez plutôt avec du digital, CD. Vous utilisez aussi du vinyle ?

Guillaume : Comme on dit, on commence souvent les sessions avec du revival 70, donc on peut très bien jouer du vinyle pendant 2 heures. Et après on va jouer autant les compos, ou les compos des potes, donc la ça sera plus en CD ou digital.

Le vinyle c’est quand même la base du reggae. De garder le vinyle, est ce que c’est une résistance en quelque sorte ? Vous pensez que ça va jamais passer complètement au digital ?

Guillaume : Bin non, c’est la base. Nous on achète des vinyles tout le temps. Tu ne retrouveras jamais le même son déjà. Et puis entendre le crépitement du vinyle, tu poses le diamant, c’est tout un truc. Il y une chaleur avec le vinyle.

Rico : et maintenant on commence à numériser nos vinyles justement, parce que voyager avec le vinyle c’est très dur. Donc on commence a tout numériser. Mais des fois il faut quand même montrer aux gens que tu l’as cette plaque, c’est la pièce en soi.

Et vos soirées, maintenant et avant, vous les faisiez dans quels genres d’endroits ?

Guillaume : bin nous on habite à côté de la frontière de Genève, du côté français, du coup on a eu un squat, un endroit autogéré qu’on a ouvert. On a commencé à faire des soirées dans le sous-sol là-bas.
Nos premiers invités étaient Uzinadub, de Bordeaux, c’était en 2002 je crois. Et puis ça a commencé comme ça. On a pu organiser plusieurs soirées grâce à ce lieux, se faire connaitre comme ça.

Et est-ce que les lieux que vous utilisez maintenant sont dans le même style ?

Guillaume : beaucoup moins.  A Genève c’est beaucoup plus dur… C’est même impossible d’ouvrir un lieu comme ça maintenant. Du coup on joue beaucoup à l’Usine.

Rico : Qui est encore un lieu dans le même style, mais à plus grande capacité. Mais c’est vrai que maintenant la scène s’ouvre beaucoup au milieu ‘club’. Et c’est mélangé en fait : endroits underground alternatif et club.

Ce qui revient beaucoup dans le reggae c’est la philosophie ‘fait le toi-même’ : tu construis ta sono, t’organise tes propres soirée, et souvent dans des endroits autogéré, ou publique.. ?

Guillaume : On ne peut pas jouer partout avec la sono, ça c’est sûr.

Shanti D : Ils ne veulent pas de toi, c’est trop fort. Si tu dis que tu à un sound tu es banni des trois quarts des salles.

Rico : même les programmateurs des salles ‘officielles’, les SMACs, ils ne connaissent pas ce milieu. Le reggae pour eu ça se résume à  Gladiators et Congos, et encore. Mais autrement les programmateurs des SMACs ils n’ont pas envie de s’ouvrir l’esprit. Là on intègre les SMACs avec les High Tone quand on tourne avec eux, parce qu’ils ont des connexions officiels. Voilà, c’est comme ça qu’on s’intègre à la scène SMAC, c’est avec des groupes comme eux.

Mais est ce que jouer dans des endroits comme ça, on ne perd pas un peu l’élément de base du reggae, justement de jouer dans les clubs. ?

Guillaume : non je ne pense pas. Je pense que ça ouvre à d’autre gens qui ne seraient pas venus normalement, à un autre public. Et je trouve ça plutôt bien.

Rico : Aussi c’est dur de trouver des salles où se produire – et puis après ça dépend le message que tu fais passer. Tu peux être dans un endroit genre club ‘hype’,  mais tu peux arriver à mettre ta propre vibe.

Shanti D : Tant que tu arrives à mettre ta propre sono c’est bon. C’est exceptionnel quand même, quand on joue au 104 par exemple. Le 104 c’est incroyable qu’il y ai un sound system la dedans – c’est plutôt branché art, contemporain, machin… Le dub ça change l’endroit.

Guillaume : C’est aussi quand on amène la sono dans des endroits comme ça qu’ils comprennent la différence, puisque des fois ils nous voient en DJ set, ils ne vont pas forcement comprendre le truc. Apres ils nous voient avec le system et tout, ils font « ah ouai putain bon d’accord ».

C’est un peu comme si vous arrivez à créer votre endroit, votre espace.

Guillaume : voilà, ça crée une énergie, on a notre propre énergie. Et puis les gens aussi.

Rico : on créé notre bulle à l’intérieur de la bulle.

Shanti D : Le truc c’est que en général dans les SMAC, ça les branche pas parce qu’ils ont pas envie de bosser, parce qu’ils sont payé pareil, tu vois. Qu’il y ai du monde, qu’il y ai pas de monde, que ça soit bien que ça soit pas bien, il s’en foutent. Apres il y a des gens qui sont un peu investis, mais moi de ce que j’ai vu, la plupart des mecs ils en ont rien à foutre.
Et puis moi carrément  ce que j’ai vu – la soirée qu’on avait fait à Lyon par exemple, le mec il nous a fait « Ah non ça a trop bien marché on le refait plus ». Parce que le mec il n’a pas envie de bosser quand il y a trop monde.

Rico : Ça c’est rare quand même, mais ça arrive

Shanti D : Parce que tu n’as pas fait beaucoup de SMAC, mais je peux te dire que tu tombes souvent sur des bras cassés.

Rico : mais bon il y des merdes partout.

Guillaume : Quand ils organisent un truc dub chez nous, Il y a aucune promo – les High Tone par exemple quand ils viennent jouer, on le sait même pas qu’ils jouent chez nous.

Comment vous décririez une session reggae sound system :

Rico : alors comme on a dit tout à l’heure c’est une histoire, on vient pour raconter l’histoire du reggae. Donc on peut commencer par exemple par quelques tunes rocksteady, ska, ensuite revival années 70 – gros roots radics. Apres nous on kiffe le digital donc on va enchainer sur les années 80. On zappe un peu la période années 90 et après on enchaine sur les sons un peu plus actuels. Avec les mic-man qui défoncent les versions, c’est vraiment le show quoi.

Guillaume : enfin pas toujours (rires)

Après pour revenir un peu sur l’identité des sounds 

Guillaume : C’est vraiment ce qui relie la scène techno et la scène reggae. Le coté sound system autogéré. Les gens vont aussi voir un sound pour sa sono. Tel sono sonne comme ça, tel crew va jouer tels sélections. C’est un tout quoi.

Et si l’identité viens de la sono, si par exemple disons Jah Shaka par exemple sur votre sono, est la soirée garderait votre identité, ou est-ce que on se retrouverait a une soirée shaka ?

Guillaume : Les gens qui vont a soirée où il y Shaka viennent pour le voir jouer. Il a une sélections qui sera jamais la même que la nôtre. Shaka c’est Shaka – mais qu’il joue sur sa sono, ou sur le son d’un autre, ça sera pas pareil. C’est comme nous si on joue sur la sono d’un autre, ça sera diffèrent.
Apres tu peux quand même brûler danses si tu n’es pas sur ta sono. Ça sera diffèrent, c’est pas ton son.

Shanti D : Quand tu fais des morceaux, tu sais que tu vas les jouer sur ta sono, donc ça sonne d’une manière. Apres tu l’essaye sur une autre sono, tu vas faire « a putain ! C’est tout pourri » tu ne reconnais pas ton morceau.

Rico : ouai, ça arrive

Aussi, quelque chose qui est revenu pas mal, c’est le fait qu’il n’y a plus beaucoup d’endroit pour poser la sono. Beaucoup d’endroits, si déjà si tu arrives avec 8 scoops, ils flippent.

Guillaume : Ah ça, on peut jamais jouer avec 3 murs en intérieurs. Ça arrive deux fois dans l’année quoi.

Shanti D : Bin déjà ils sont passés les mesureurs de décibels là. Ils sont passés tout à l’heure – tu vois ils passent pour la fête de la musique, alors t’imagine dans les salles.

Guillaume : 3 stacks, on joue Marseille 3 stack. A Lyon aussi au Hangar et Double Mixte.

Shanti D : Avec les High Tone la dernière fois

Guillaume :
non les High Tone on a jamais sortis 3 stacks. En intérieur jamais

Shanti D : Ah en intérieur. Bin au 104 aussi.

Guillaume : ah ouai 104 aussi.

Et du coup les sélections que vous passez elles changent en fonction de l’endroit où vous jouez ?

Guillaume : Ça change toujours, on fera jamais le même set. Apres on sait quel morceaux on voudrait jouer.

Shanti D : C’est surtout en fonction des gens.

Guillaume : Voilà, c’est selon comment les gens réagissent à tel ou tel morceaux

Donc c’est un écho constant en fait

Guillaume : c’est ça, c’est un échange.

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